lundi 18 mai 2015

Ironie du Coup de Foudre


Je voulais initialement poster ce billet le jour de la Saint Valentin, mais j'en ai été incapable. Quelques mois ont passés, je peux me remettre dedans  - pas assez toutefois pour me relire plusieurs fois et effectuer un proofreading correct. Pardonnez donc les fautes de grammaire et d'orthographe. Merci de votre compréhension, et bonne lecture.




Quand on approche de mon âge (plus ou moins la trentaine), les gens ont la fâcheuse tendance à s'intéresser beaucoup plus à ma vie amoureuse qu'à la faim dans le monde. Mon célibat provoque parfois de l'incompréhension, souvent de la pitié mal placée. En conclusion, j'ai toujours droit à "Bah, t'inquiètes, tu vas bien finir par le trouver, l'homme de ta vie."

Mais : 1) je ne m'inquiète pas, ce sont les gens qui sont génés par mon absence de mec; et 2) je l'ai déjà trouvé, l'homme de ma vie.


Je n'ai jamais parlé de Victor à qui que ce soit. Pas de cette façon-là. Ni de cette facette-là de notre histoire.

C'est Louis qui nous a présenté, par inadvertance. On était chez lui pour un apéro, qui s'est transformé en bouffe improvisée, puis en soirée. Et j'ai vu Victor. La Neuvième Symphonie ne s'est pas déclenchée alors, des papillons n'ont pas voleté autour de moi alors que je m'avançais vers lui; pas d'arc-en-ciel ni de licornes pour confirmer le coup de foudre. Non. Mieux que ça : j'ai su, tout simplement. Moi pour qui prendre des décisions est souvent une torture, je n'ai jamais été aussi sûre que lorsque j'ai souri à Victor en me plantant devant lui. "Tu ressembles à Selma Blair", m'a-t-il dit. Pas besoin de bonjour ni de présentations. C'était lui. Tout simplement.

Un vrai de conte de fée, me direz-vous. Sauf que dans ma vie, il y a toujours un "sauf que". Victor n'était pas libre...mais plus vraiment pris non plus. Sa copine et lui se tenaient à distance - un break, en quelque sorte - mais ne voulaient pas se séparer pour de bon. Victor traversait une période difficile, chômage et gros coups de blues; et elle faisait tout pour l'aider, sans l'étouffer, prête à rester en retrait quand il était incapable de gérer le quotidien. Une sainte, quoi. Ou une fille très amoureuse. "Mais tu l'aimes encore?" - "Je lui dois tout". Une réponse qui en dit long.

Entre Victor et moi, il ne s'est rien passé. Une fois, peu après notre rencontre, nous allions nous embrasser quand il s'est détourné."Je ne sais pas grand chose, mais je sais que je ne suis pas infidèle. Même si je le suis déjà trop avec toi."
Pourtant, il la voyait de moins en moins, et moi de plus en plus. Nous allions nous perdre dans les rues , découvrir des cafés cozy, des bars miteux et des magasins étriqués. Nous nourrissions contre l'avis des passants les pigeons obèses de la capitale. Le cinéma. Quelques concerts. Une expo. Il me tenait la main, fermement. Je lui pressais la main avec autant d"intensité. Nous nous agrippions l'un à l'autre comme si nos vies en dépendaient.

Un soir, on s'était donné rendez-vous devant ma boulangerie préférée, rue Popincourt. Nous avions ensuite marché au hasard des rues du 11è, et étions entrés dans un petit bar annonçant une soirée "Vive la Morosité!". C'est seulement en quittant le bar que je remarquai ce signe moqueur du destin. A l'intérieur, nous étions installés sur une vieille banquette confortable, loin de la petite piste de danse et du DJ qui passait des chansons tristes aux rythmes toutefois relevés. En me tenant les mains, il m'annonce qu'il avait décidé de demander sa copine en mariage. Je voulu immédiatement retirer mes mains des siennes, mais il m'en empêcha.
"Mais pourquoi tu te fais ça à toi même?" fut la première et seule chose que je parvint à articuler, sous le choc. Dans toutes nos conversations, je n'ai jamais osé dire "nous". "Nous" n'existait pas alors, et Victor, avec sa nouvelle, venait clairement d'atomiser le maigre espoir de vie que "nous" avait.
Il répondit qu'il ne pouvait pas rompre - elle avait été là pour lui pendant des moments très durs, sans lui poser de questions, patiente. Il ne pourrait jamais rompre. L'épauler avait été comme l'emprisonner dans cette relation. Il se sentait redevable à jamais. Un martyre du couple. Un maso. Un vrai con, oui.

Je dois admettre que je ne voulais pas non plus être la fille qui pousse quelqu'un à rompre - la briseuse de couple, quoi. Même si je l'avais voulu, je n'aurai su comment faire. Ce n'est simplement pas moi.
Je n'ai donc pas essayé de le raisonner, de lui dire qu'un mariage bâti sur de telles bases ne peut être ni sain ni heureux; qu'il pourrait finir par la haîr. Je savais qu'il avait déjà pensé à tout, et que lui aussi savait tout ça. Nous savions, tous les deux. C'était la base de notre relation, après tout.

A l'autre bout de la salle, le DJ a annoncé la dernière chanson de la soirée avant la fermeture du bar. Victor, qui serrait toujours mes mains entre les siennes, s'est levé et m'a entrainé : "Viens, on va danser". Les notes ont déroulé dans l'air, puis la voix à chialer de Morrissey s'est répandue dans l'atmosphère fatiguée du café : "Please... Let me get what I want, for the first time". Pour une fois dans ma vie, un timing parfait, desservant une ironie bien trop cruelle. 
Nous sommes donc restés là, collés l'un à l'autre, front à front, puis ma tête ancrée dans son cou, à faire des petits pas qu'aucun n'aurait qualifié de slow, et encore moins de danse.
Pendant 4 minutes, nous avons été siamois, amants, inséparables. Jusqu'à ce que le DJ quitte ses platines, que les lumières se rallument vivement et que les clients désertent le café. Cette danse fut notre seul accouplement. Pourtant, je ne me suis jamais sentie aussi proche de quelqu'un que pendant ce moment-là.
En nous séparant, il a murmuré "C'est trop dur". Muette de chagrin, je n'ai pu qu'opiner. Je suis retournée à notre table, ai fini mon verre et le sien d'une seule traite, ai empoigné mon sac et suis sortie du bar. Comme un automate, le cerveau anesthésié, j'ai trouvé le chemin jusqu'à chez moi. J'étais vide. J'ai déniché mon cachet de Tercian secret, celui que je gardais pour une urgence, une situation intenable comme celle-ci. Ca faisait 19 mois que je n'avais pas pris un médoc. Le cachet bleu m'attendait sagement, caché dans une boîte pour lentilles de contact.

Quand je me suis réveillée, 20 heures plus tard, j'étais toujours en un seul morceau, mon appart toujours dans le même état où je l'avais laissé la veille. Aux infos, aucun rapport de catastrophe galactique : Paris tenait debout et toute la Terre continuait de tourner - malgré mon coeur anéanti.
C'était la première et seule fois où j'étais heureuse d'être intérimaire au chômage. J'ai pu annihiler mes neurones à coup d'antidépresseurs et téléfilms américains débiles pendant des jours, sans avoir de responsabilités ni d'horaires à respecter.

Huit jours plus tard, je me suis forcée. A sortir acheter le pain, à me laver les cheveux, à appeler ma mère et répondre aux SMS des copines. Mais jamais je n'ai parlé à Victor. J'ai harcelé 4 agences intérim  pendant 3 jours, jusqu'à ce que l'une d'entre elles en ait marre et me file un boulot, n'importe lequel. J'ai donc mis mon cerveau en pilote automatique et accompli les tâches les plus bêtes et ingrates, continué à m'alimenter, sortir, parler, dormir.

Je ne l'ai pas rappelé. Je ne l'ai pas revu.
A ce jour, je ne sais pas si Victor est marié. Même si nos quotidiens sont parasités de réseaux sociaux, et que je pourrais avoir les réponses à mes questions en un clic, j'ai décidé de ne pas savoir. De cacher le profil de Louis, notre ami commun, afin de limiter les risques à zéro.

Il y a deux mois, j'ai reçu un texto de se part, qui disait "hey". Juste "hey". Je sais ce que veut dire ce petit mot trop court : "Je suis encore en vie, ça va, je sais que tu es là, je ne t'oublies pas". Et il sait que je sais. Alors j'ai répondu : "hey". 

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